Bivouac au Grand Pic de la Meije, 3983 M.

Le Grand Pic de La Meije

 

 

Ça fait un long moment que je me suis recroquevillé dans mon duvet, je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est lorsque j’entends le bruit du grésil qui commence à tomber.

Juste avant l’arrivée de la nuit nous avons eu la chance de voir le spectacle magnifique d’un cumulonimbus actif au dessus du massif du Mont Blanc.

Ce bruit de précipitation me laisse penser que d’autres nuages se sont développés et que ce bivouac au Grand Pic de la Meije risque d’être bien moins confortable que prévu.

J’ose alors un regard vers le ciel, et celui ci est tout étoilé. Je suis au sommet de la Meije, à 3983 m d’altitude.

Ce bruit de grésil venait alors de mon imagination, ou plutôt de mon sommeil, preuve que j’étais en train de dormir.

Ce sommeil, je n’en avais pas eu conscience car depuis plusieurs heures je frissonne et j’entends incessamment le bruit de mon sac de couchage secoué par un vent de sud peu soutenu mais régulier.

A cette altitude et à cette heure de la nuit, malgré une température estivale en vallée, le froid me tiendra compagnie jusqu’au matin, moment ou le soleil arrivera, et je n’aurais absolument pas l’impression de dormir une minute.

Cette traversée de La Meije, nous l’avons préparée de longue date avec mon client Michel.

Au fil des dernières courses que nous avons faites ensemble, le bivouac était de plus en plus utilisé et nous nous sommes rendu compte que cet état d’esprit nous convenait à tous les deux.

Naturellement j’ai imaginé réaliser la traversée de La Meije avec lui de cette manière, en coupant la course en deux, au niveau exacte du sommet.

 

Traversée de la Meije

Traversée de la Meije

 

La traversée de La Meije

 

La traversée de la Meije est une grande course, il faut compter de 8 à 12 heures pour effectuer le trajet  du refuge du Promontoire au refuge de l’Aigle , en passant par le Grand Pic 3983m.

La première ascension à été réalisée le 16 aout 1877 par Emmanuel Boileau de Castelnau et Pierre Gaspard. L’itinéraire alors emprunté à l’époque constitue la voie normale au Grand Pic de la Meije.

En 1891, J.-H. Gibson, Ulrich Aller et F. Boss firent la première traversée des arêtes depuis le Grand Pic jusqu’au Doigt de Dieu, qui est devenu l’itinéraire classique, et considéré comme l’un des plus beaux des Alpes.

Le premier juillet 2018, à 8h30 nous empruntons le Téléphérique des Glaciers de La Meije jusqu’à la station intermédiaire à 2400 m d’altitude.

 

Le Pilier des Enfetchores et la Brêche de La Meije

 

La première partie de la course consiste à gravir le pilier des Enfecthores.

Cet itinéraire est très classique, utilisé alors par les chasseurs de La Grave, il est désormais emprunté par les alpinistes pour accéder au refuge du Promontoire en franchissant la Brèche de la Meije 3357 m.

L’ascension du pilier est très beau, peu difficile, et sauvage.

Au sommet nous prenons pied sur le Glacier de La Meije que nous devons traverser jusqu’au pied de la Brèche.

 

Sur les vires faciles des Encetchores

Sur les vires faciles des Encetchores

 

 

Le glacier est ici bien crevassé, il est nécessaire de s’encorder en conséquence, pour nous c’est trente mètres environ, nous sommes deux.

Je réalise dans ce type de glacier des noeuds sur la corde, le premier 3 m derrière moi, puis deux autres à 1 m d’interval.

La Brèche de la Meije se traverse du nord au sud, le début du passage en face nord se situe bien à gauche de la Brèche.

Après avoir franchit la rimaye, je raccourci la corde et garde alors 10 m entre moi et Michel, que je conserve en anneaux à la main.

Les rochers sont mauvais, mais à force du passage, un endroit est moins pire que les autres et on atteint rapidement la Brèche.

Le versant sud de la Brèche est plus direct, depuis une dizaine d’années un nouvel itinéraire situé légèrement à gauche de l’itinéraire original en descendant, équipé de plaquettes d’escalade, permet de ne pas utiliser le passage contre la paroi de droite, rendu dangereux par le manque de neige.

Ici je m’encorde à 20 m au début. Il faut bien s’assurer que les cordées qui sont derrière ne s’engagent pas dans l’itinéraire original. Le chutes de pierres sont nombreuses, spontanées et parfois naturelles, pas la peine d’en rajouter.

A la sortie de la première partie, j’utilise les relais rive droite, allonge l’encordement jusqu’au pied du couloir sud  puis traverse le glacier des Etançons jusqu’au refuge.

Ce glacier est en cours de disparition, je reste cependant encordé à 20 m minimum pour le traverser.

 

 

L’ascension du grand Pic, la voie normale

 

Nous arrivons au refuge vers 13h30, le temps pour nous de récupérer, s’hydrater et s’alimenter avant l’ascension du Grand Pic.

Le refuge est très tranquille à cette heure ci,  j’y retrouve deux collègues avec leurs clients, venus pour faire la traversée le lendemain.

A l’heure où ils vont dans les dortoirs pour une sieste méritée, nous débutons l’ascension de la voie historique au Grand Pic de La Meije.

 

Départ du Promontoire

Départ du Promontoire

 

Le départ se situe juste à quelques mètres du refuge, exactement entre le refuge et les toilettes.

Je vais m’encorder à 10-12 mètres de Michel, la plupart du temps de vais grimper les anneaux à la main. Cet encordement je le conserverai jusqu’à l’entrée du couloir Duhamel.

On commence par des gradins faciles pour arriver très rapidement au pied de la première difficulté, le passage du « crapeau ».

L’éboulement récent se traverse facilement et sera vite naturellement nettoyé.

Je fais ici une première courte longueur d’escalade pour assurer Michel correctement dans ce passage un peu athlétique. ( Un relais est en place au dessus du pas ).

La suite se déroule sur le fil de l’arête du Promontoire dans du terrain peu raide et en bon rocher, jusqu’à venir buter sur un pilier très raide de cette arête.

Ici on trouve un gros kairn, c’est le campement des demoiselles.

Il faut prendre la première à gauche.

 

Le début de l'arête du Promontoire

Le début de l’arête du Promontoire

 

On traverse alors un pan incliné peu difficile, jusqu’à atteindre une série de cheminées plus raides en très bon rocher. On y trouve quelques pitons de passage et des relais aux sorties.

Nous grimpons avec notre bivouac sur le dos, l’atmosphère et le rocher ont déjà accumulés beaucoup chaleur.

Nous grimpons très lentement, à l’économie. L’ascension jusqu’au sommet est longue et soutenue.

Il nous faut arriver avant la nuit, ce qui est tout à fait réalisable à cette époque de l’année, mais il nous faut y arriver en gérant notre effort au mieux.

Michel est âgé de 67 ans, très bien entrainé et a le pied sûr.

J’ai confiance en lui,  je tiens à ce qu’il réussisse la course avec le sentiment d’être au niveau, et de pouvoir profiter du paysage, des passages historique de la voie, de la nuit au sommet et de la magnifique traversée d’arêtes qui nous attend demain.

 

 

Ces cheminées se succèdent et se ressemblent. Elles nous décallent à gauche et nous conduisent proche du couloir Duhamel.

Un relais sur pitons se trouve au sommet de la dernière, il faut alors traverser à l’horizontal à gauche.

Nous sommes au niveau d’un doigt caractéristique et c’est le bon endroit pour entrer dans le couloir.

Je reste sur la plus haute traversée, un peu dalleuse au départ, qui se transforme en bonne vire rapidement.

Une marche de 1 mètre à descendre me fait alors entrer dans le fond du couloir Duhamel.

Ce couloir est pour moi le passage clé de la voie. Il est relativement long comparé aux autres passages, le rocher est bon, mais il est difficile de s’y assurer correctement.

Je le gravis au début légèrement à main gauche du fond. Je trouve des relais en place qui me permettent d’assurer Michel.

Aujourd’hui je fais des longeures, nous ne sommes pas pressés et ça nous permets de récupérer aux relais. Il fait frais dans le couloir.

 

Le couloir Duhamel à La Meije

Le couloir Duhamel à La Meije

 

 

Au bout d’une quarantaine de mètres je me décale à gauche de quelques mètres,  je m’éloigne alors du fond du couloir, pour grimper jusqu’à la sortie qui se redresse légèrement. Le rocher y est bon.

En haut du couloir , je laisse à droite la pyramide Duhamel, dans du terrain bien moins raide je laisse à gauche un emplacement de bivouac puis je grimpe une dalle lisse peu incliné jusqu’au pied de la muraille Castelnau.

Je bute alors contre un mur vertical.

Je m’encorde à 30 mètres de Michel et je vais faire ici une longueur.

L’itinéraire part à droite, d’abord à l’horizontal puis un pas descendant m’ amène au dessus du fauteuil de la Meije ( au moins m’en donne l’impression ).

Je trouve des pitons de passages.

Un mur raide de 4 m puis encore 4 m plus faciles à grimper, et j’arrive sur un bon relais. De là j’assure Michel dans le premier vrai passage difficile de la voie. Je continue par une longue traversée humide et sableuse à droite. On se situe ici sous la rive droite du glacier carré.

Je continue alors franchement à droite sur cette vire.

Il faut que je grimpe droit au dessus de moi sur quelques mètres, puis naturellement, une faille dans cette muraille me mène, en corde tendue, à gauche,  jusqu’au dos d’âne.

Je franchis le dos d’âne grace au piton de passage pendant que Michel continue à traverser, puis j’utilise le relais situé au dessus pour l’assurer.

 

 

 

La suite se déroule à droite, sur une vire évidente jusqu’au pied de deux cheminées raides que je grimpe.

Je reviens à gauche par une dalle ( la dalle des Autrichiens ).

Je vais franchir ce passage en faisant deux longueurs d’une trentaine de mètres.

J’assure fermement Michel dans ce terrain raide, ce sera pour nous le passage techniquement le plus difficile de toute la voie.

 

la dalle des Autrichiens

la dalle des Autrichiens

 

Je profite d’un relais sur chaines.

C’est un des relais de descente de la voie normale.

Au dessus de moi il y a le pas du chat.

Le rocher est gris blanc et anguleux, prisu et raide. Je monte droit au dessus du relais sur quelques mètres puis traverse à gauche sous un gros bombé rocheux.

Le pas est fin, il me faut me décaler à gauche sur un mètre pour rejoindre un large couloir cheminée et du terrain facile.

Je fais monter Michel, nous faisons une bonne pause ici, à coté d’un possible bivouac.

Nous franchissons un mûr juste au dessus, puis redescendons versant sud sur une vire, le prolongement du pied du glacier carré.

Ici nous mettons nos crampons et prenons notre piolet.

Je m’encorde à 5-6 mètres de Michel, dont 3 en anneaux dans une de mes mains.

Nous remontons ce glacier carré l’un juste derrière l’autre jusqu’à la brèche. D’été en été la neige s’éloigne de cette brèche, preuve de la fonte marqué du glacier et de l’amincissement de l’épaisseur de glace.

Il est 19h30 lorsque nous arrivons au pied du Grand Pic.

Il nous reste donc cette dernière partie de l’ascension pour arriver au sommet.

Je sais qu’elle n’est pas difficile, en restant très proche de la face nord, un cheminement me permets de grimper à quelques mètres devant Michel.

Plus haut une escalade un peu plus extérieure et en rocher un peu plus compact m’impose d’allonger l’encordement et de placer des points d’assurance entre nous.

Nous progressons ensemble jusqu’au pied du cheval rouge.

Une longueur pour passer le cheval rouge, une autre longueur pour franchir le chapeau du capucin, puis je monte corde tendue jusqu’au sommet.

 

Le Bateau vu du cheval rouge à la Meije, il est 21h00

Le Rateau vu du cheval rouge à la Meije, il est 21h00

 

Nous atteignons le sommet de la Meije à 21h30. La journée à été longue et bien remplie. Il y a au sommet plusieurs emplacements de bivouac et nous choisissons ceux les plus proche du sommet.

La nuit tombe lorsque nous nous enfilons dans nos duvet.

Au nord, un gros cumulo nimbus décharge son élétricité au dessus du massif du Mont Blanc. Le spectacle est incroyable car nous voyons le nuage dans son intégralité, de la base au sommet.

Un léger vent de sud se met à souffler régulièrement, la température baisse, il ne me reste plus qu’à vivre une nuit au sommet de la Meije et attendre que le soleil se lève, demain, en face de nous.

 

 

Traversée des arêtes et descente

 

La descente du Grand Pic, coté est, s’effectue d’abord par une courte désescalade, puis 3 rappels. Le plus long fait 40m, tous les relais sont équipés sur chaines.

La descente est propre et se fait très facilement. Nous arrivons au pied de la dent Zsigmondy, au sommet du couloir Gravelotte.

Nous remettons nos crampons. La dent Zsigmondy se traverse à l’aide d’un câble versant nord. Pour nous il est tantôt sous la glace, tantôt en dehors.

 

La dent Zsigmondy

 

Il nous faut remonter la raide goulotte de glace qui fait suite au câble horizontal, puis nous arrivons sur le fil des arêtes de La Meije.

Cette traversée n’est pas difficile, et généralement je choisi un encordement court pour l’effectuer. Le rocher est bien nettoyé, la neige est bien gelée et en cette début juillet nous conserverons nos crampons jusqu’au refuge de l’Aigle.

Nous ne progressons pas très vite aujourd’hui, rien ne nous presse pour redescendre en vallée, et je sens que Michel apprécie l’endroit et les points de vue sur les Alpes.

 

Sur le fil de la Meije

Sur le fil de la Meije

 

La descente du doigt de Dieu est très confortable, on trouve le premier relais de rappel après une courte déséscalade versant nord puis est.

Le premier rappel nous amène au pied du dernier ressaut de la voie normale du Doigt de Dieu.

On traverse ensuite à l’est pour rejoindre une ligne de deux rappels, 20 puis 50 m pour franchir la rimaye.

En une heure nous retrouvons le refuge de l’ Aigle.

Après une omelette puis une bière, nous reprenons le chemin de la vallée, le glacier du Tabuchet, la vire Amieux, l’arête du Bec, les névés, les pierriers, les prairies puis enfin la forêt de mélèzes et nous arrivons enfin au Pont des Brebis.

 

La traversée de la Meije est une grande course qui demande une bonne expérience en haute montagne.

Considérée comme une des plus belles traversée des Alpes, c’est la course emblématique du massif  des Ecrins, celle que nous voulons tous faire un jour.

Malheureusement cet été 2018 était l’été chaud de trop, et la Meije, dont la muraille sud essentiellement rocheuse, à montré un point de faiblesse : le Glacier Carré.

Passage obligé de cette traversée, il domine une partie de la voie historique au Grand Pic.

C’est aussi la tranche d’altitude ou le rocher passe du granit au gneiss. Il y aurait donc, caché sous la glace, une « faille géologique ». La retrait glaciaire marqué exhume des rochers brisés et instables.

 

Un effondrement à un lieu le 18 aout 2018, photo pghm.

 

 

 

Le glacier carré fin sept 2018, photo pghm

Le glacier carré fin sept 2018, photo pghm

 

 

 

On peut facilement imaginer que l’itinéraire historique au Grand Pic de la Meije a été touché par de nombreux blocs.

On peut se poser de nombreuses questions sur l’actuelle faisabilité de cette traversée de la Meije.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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